#65 Attorney Lunch

Published avril 28th, 2009

“May I have your attention please, the attorney lunch is now starting.”

Fuck. Je pose mes lunettes sur la pile de documents en italien et m’écarte de l’écran. Le vendredi est traditionnellement mon jour préféré.
Fin de semaine, début du week-end, pas besoin de vous faire un dessin. Mais depuis mon arrivée au sein du cabinet X (afin de respecter les clauses de confidentialité signées de mon sang, le nom du cabinet sera remplacé par X. Et puis cabinet X ça sonne mystérieux, ou films du samedi soir, au choix), le vendredi est devenu synonyme d’épreuve, et la fin de semaine un trophée qui se mérite.

Dans le couloir qui mène aux ascenseurs, je croise le regard résigné de ma superviseuse de stage.
- “Je ne comprends pas pourquoi c’est obligatoire…
- Ne commence même pas, me répond-elle dans un soupir”.

Direction le quatrième étage.
La salle de réunion est déjà pleine et ceux qui se sont servis en nourriture font désormais la queue pour signer la feuille de présence. Je me dépêche d’attraper une assiette et de la remplir au maximum. Cette phase est primordiale. Une fois l’attorney lunch commencé, plus personne ne bouge.
- “Sit down please, we’re gonna start”.

Cette voix qui tonne et roule à travers la salle, c’est celle de Dieu le père, fondateur du cabinet et instigateur de l’attorney Lunch. Regard désespéré en direction des tables, personnes ne m’a gardé de place. Je suis obligé de m’asseoir à côté d’une mauvaise copie de mafieux sicilien, les cheveux gras et les épaules blanches de pellicules en plus.

Un silence religieux étouffe les conversations. Le pauvre élu de la semaine, assis au fond de la salle, devra attendre une heure avant de manger.
Une heure durant laquelle il ânonnera à un public de ruminants ensommeillés les jurisprudences de la semaine.

Mon repas expédié, je m’accroche pour maintenir mes paupières ouvertes. Mon voisin, trop vieux, vient d’abdiquer et dodeline doucement de la tête sous le regard effrayé de ses collègues. L’un après les autres, les associés se lèvent et quittent la salle sous les regards envieux des simples collaborateurs. Deux tables plus loin, je remarque le sourire de ma superviseuse et comprend que c’est à son tour de se faire “pager”.

Chaque bureau étant équipé d’un téléphone, il suffit de presser le bouton “page” pour faire une annonce qui résonnera dans l’ensemble des bureaux du building.
A chaque annonce, tout le monde s’arrête afin d’écouter. Des annonces, il y en a environ toute les dix minutes. De quoi réduire à néant la concentration du plus zen des moines bouddhistes.
La fonction “page” du téléphone, c’est un peu la Voix de Dieu le père. Car quand Dieu le père invoque quelqu’un, il ne peut souffrire aucune attente.  Bien sûr, désormais, tout le monde l’utilise, tout en la haïssant au plus haut point.
En partie parce que chaque vendredi, elle devient l’équivalent de la carte “sortir de prison”.

Je regarde ma superviseuse et je sais. Je sais que dans quelques minutes, l’une des secretaires va la “pager”, comme convenu. Elle pourra alors quitter l’Attorney Lunch en toute légitimité.
La semaine prochaine, elle cédera son tour à l’une de ses amies.

Mon voisin sursaute sans raison et jette un œil apeuré autour de lui, adoptant la fameuse technique du “je ne dormais pas je méditais”.
Je jette un oeil à ma montre.
Encore 45 minutes.

La liberté a un coût. Je le connais désormais.

 

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1 Comments

  1. ju' on 28 avril 2009

    Quelles drôles de traditions, on dirait que tu t’es retrouvé au coeur d’une tribu de coupeur de têtes dont les moeurs nous échappent… Tout cela est limite flippant, mais tiens bon c’est le week-end ! ^^

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